mercredi 28 janvier 2009

itv de MO Delacour et JR Huleu sur Isabelle

Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu sont des
spécialistes d'Isabelle Eberhardt, une femme à la
destinée étonnante. Dans leur dernier livre, ils s'attachent
particulièrement à décrypter la dimension spirituelle de
son itinéraire et nous révèlent une Isabelle soufie.
- Comment en êtes-vous venus,
ensemble, à vous intéresser à l'œuvre d'Isabelle
Eberhardt?
M-O Delacour et J-R Huleu. C’est un enchaînement
de rencontres, la nôtre, d’abord. Encore journalistes
tous deux à l'époque, nous voulions nous associer pour écrire
un livre. La rencontre avec Isabelle Eberhardt, à
travers une autre rencontre dans le désert algérien,
en 1980, nous a apporté le sujet de ce livre. Le
personnage nous a interpellés par son exigence
totale de liberté et par son audace à vouloir sans
cesse dépasser les limites des conventions. Nous
partagions aussi avec elle l’attirance pour le désert
et les pays du sud.
Vous faites souvent référence à des textes
soufis pour corroborer la thèse selon laquelle
elle était destinée à cet héritage. Mais peut-on
dater sa conversion et son initiation?
Oui, on peut dater précisément son entrée en islam
et non sa conversion car elle disait: «Je n’ai jamais
appartenu à aucune religion.» Elle l’écrit elle-même
dans une de ses nouvelles, Les Oulemas, où elle
relate son premier séjour en Algérie, à Annaba,
au printemps 1897, elle avait alors 20 ans. Isabelle
Eberhardt a rencontré le soufisme en fréquentant
les cheikhs de la tariqa Qadiryia d’El Oued, successeurs
de Sidi Brahim de Nefta, Sidi El Hachemi,
Sidi El Hussein et Sidi Elimane ben Brahim. Elle
a reçu l’initiation lors de son second séjour dans
cette région, en septembre 1900. Elle le précise
dans son journalier et dans sa correspondance à
de sa part masculine et elle l’assumait avec beaucoup
d’aisance, se disant «taleb voyageant de zaouïya
en zaouïya pour s’instruire.» Bien sûr, les cheikhs
connaissaient sa véritable identité. Ceci nous a été
récemment confirmé par le petit-fils de Sidi El
Hachemi d’El Oued. Sous son identité de femme,
elle n’aurait jamais pu remplir sa mission ni réaliser
sa vocation d’écriture. Mais elle était aussi capable
d’avoir des relations de femme à femme. Ce fut
le cas lors de sa rencontre avec la mrabta Lalla
Zeyneb, à El Hamel, la zaouïya de la Rahmania, et
avec une femme influente à l’époque, à la Casbah
d’Alger, Mme Luce Ben Aben, qui dirigeait un
ouvroir de broderie traditionnelle. Elle a consacré
une bonne part de son écriture à retracer le destin
tragique des femmes algériennes.
- Dans un texte, la soufie lie "beauté de l'âme",
"fanatisme" et "martyre", un trio qui semble
l'habiter "harmonieusement". La psychanalyse
aurait beaucoup à dire à ce propos!
- Certainement, la psychanalyse peut avoir un point
de vue sur cette attirance, mais à nos yeux, cet
engagement relève de la mystique. Cela permet
d’introduire toute la multiplicité de sens qui s’attache
à chacun de ces mots.
Le martyre peut être aussi l’ultime dépassement de
soi. Elle ne parle jamais de fanatisme, elle montre
des personnages de fanatiques, mais ne prend
jamais leurs sentiments à son compte. Il y a un
élément qu’il ne faut pas oublier dans ces catégories
que vous citez, c’est l’amour.
- Malgré la quiétude ressentie au sein de l'islam,
Isabelle Eberhardt demeure en proie à
de nombreux tourments. Selon vous, a-t-elle
vraiment atteint la paix et la sérénité?
- Le chemin spirituel exclut très rarement le fait
d’être en proie à des tourments, ne sont-ils pas liés
à la nature humaine? Quand on lit attentivement
son œuvre, on ressent bien, à la lecture de ses
derniers textes, un détachement et une forme de
sérénité qui tranchent sur ses débuts littéraires.
D’autre part, elle était sûre de sa mission, qu’elle
proclame à plusieurs reprises dans l’Algérie coloniale:
«défendre mes frères les musulmans.»
Bien que sincère, elle est souvent obligée de
dissimuler son appartenance à la gent féminine.
- Pourquoi?
Peu de gens à l’époque, dans le sud
algérien, savaient que Mahmoud Saadi était une
femme. L’identité et le vêtement masculins n’étaient
pas une dissimulation, mais plutôt une prise de liberté.

- Quelles sont ses filiations spirituelles?
À part Sidi El Hachemi qui lui transmit l’initiation,
elle ne se réclamait pas d’un maître spirituel
vivant, après avoir été par obligation séparée de lui.
En revanche, elle faisait souvent allusion à sa fidélité
envers Sidi Abd el Kader Djilani, de Bagdad,
fondateur de la Qadriya, tariqa majoritaire dans
Le monde. Elle se disait parfois «soufie en rupture
de zaouïa».
- Comment a-t-elle vécu le temps des colonialismes?
On peut dire qu’elle détestait la civilisation occidentale
et son arrogance scientifique et «civilisationnelle
». Elle disait à propos de l’Algérie: «Ah! sale
civilisation, pourquoi t-a-t-on inoculée ici?» Nombre
de ses nouvelles montrent et dénoncent la réalité
coloniale, en particulier à El Oued ou quand elle
séjourne dans la région de Ténès, mais elle prend
aussi la défense des petits colons, souvent exploités
par les administrateurs coloniaux et les politiques.
Après sa rencontre avec celui qui deviendra
le maréchal Lyautey, à Aïn Sefra, en 1903, elle
semble d’accord avec ses thèses sur le protectorat,
comme un moindre mal, et dans la mesure où
Lyautey respectait la culture nomade et la religion
musulmane.
- Quelle image a-t-elle laissé auprès des
musulmans?
Cela dépend lesquels. La plupart des musulmans
arabophones, marocains, algériens et tunisiens,
ignorent totalement son existence. Mais
les réactions que nous avons enregistrées depuis
la publication de ses œuvres et de nos ouvrages
sont très diverses. La plupart sont empreintes de
sympathie pour le personnage. Certains continuent
à lui reprocher sa liberté de mœurs. À la fin des
années quatre-vingt, lorsque l’hebdomadaire culturel
«Algérie Actualités» publia un article diffamatoire
sur Isabelle Eberhardt, il reçut une avalanche
de courrier de lecteurs dont la plupart prenaient sa
défense, à tel point qu’il publia un rectificatif… Pour
nous, elle représente bien l’un de ces personnages
précurseurs d’un islam d’Occident qui renouerait
avec la tradition ancienne de l’Andalousie. -Lors
de nos voyages en Algérie, nous avons rencontré
quelques passionnés d’Isabelle Eberhardt et nous
sentions entre eux et elle, à travers son œuvre et
son histoire, une relation d’amour. En Algérie
aussi, quelques esprits rigides ou malintentionnés
soulignent son anti-conformisme ou plutôt sa non
conformité avec un islam accroché à la lettre. Dans
ce pays court aussi la rumeur, jamais fondée, qu’elle
aurait été une espionne. La même suspicion plane
sur tous ceux qui, au cours du temps, ont été capables
de franchir les barrières des cultures. Himoud
Brahimi, dit Momo, poète et métaphysicien de la
Casbah d’Alger, a loué sa faculté de distinguer la
part du divin dans chaque être humain.
- Vous affirmez que l'on vient du monde entier
en pèlerinage sur son tombeau. Peut-on lui
conférer le statut de "walya"?
On vient du monde entier, mais ce sont en général
des voyageurs amoureux, pas forcément musulmans,
et bien que persuadés qu’elle était mrabta,
nous ne sommes pas qualifiés pour vous répondre
sur un éventuel statut de sainteté. Mais nous gardons
un souvenir impérissable de notre première
visite sur sa tombe et de tout ce qu’elle nous a
apporté.
- Voyage terrestre, voyage spirituel, les deux
sont intrinsèquement liés dans le destin de
le jeune femme. Pérégriner forge-t-il l'esprit
et l'âme?
C’est ce que dit en d’autres termes Ibn Arabi
et après lui de nombreux auteurs. Parmi les
Occidentaux, les écrivains comme Bruce Chatwin,
Nicolas Bouvier, Jacques Lacarrière, sans parler de
Jack Kerouac ou d’Henri Thoreau. Ce qui, à notre
sens, dans le voyage forme l’esprit et l’âme, c’est La
rencontre. Nous l’avions défini ainsi dans notre
récit «Un amour d’Algérie: «aller vers l’autre, le
reconnaître et accéder à l’esprit».
- Vous avez dédié votre dernier livre au Cheikh
marocain Sidi Hamza el Qadiri el Boudchich.
Pourquoi?
Il nous semble être le meilleur exemple d’un cheikh
soufi vivant à notre époque. Sa Voie est placée sous
le signe de la douceur et de la beauté. Son enseignement
nous a permis de comprendre de l’intérieur le
voyage soufi d’Isabelle Eberhardt.
itv de JP Tagornet pour le magazine marocain "Art de Vivre" 2008

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